
Qui, de vous tous, peut qualifier ce roman ?
J’aimerai bien savoir dans quelle catégorie le mettre car pour moi, mon
cœur balance entre plusieurs : philosophie ? amour ?aventures ? Je l’ai
bien apprécié en tout cas.
Voici un extrait : (Nand est un homme)
FARRAGO – Yann Apperry – pages 259 à 263 - Grasset
Nand
a saisi mes mains et ses yeux brillaient de tendresse : « Homer, nous
sommes liés. Homer Idlewilde et Ananda Singsidhu, réunis par la plus
inattendue et la belle des coïncidences, réunis par la plus
merveilleuse des abstractions, une ressemblance ! Ce n'est pas le charme
de Rachel Mildew ou la beauté de Manisha Supthankha qui nous
rassemblent, Homer, c’est un petit quelque chose qu'elles ont en commun
et qui nous a touchés, toi et moi. Est-ce que tu peux me I ‘expliquer ?
- Non », j'ai dit, tandis que la bouilloire commençait à siffler. Nand a
relâché mes mains et, parvenu à l’autre bout de la pièce, a coupé le
feu.
- « Moi non plus, il a dit, et pourtant c'est arrivé. Nos esprits se sont rencontrés.
— Nos esprits ?
—
Appelle-les comme tu voudras, ça n'a pas grande Importance. Ils
ressemblent à des amants séparés dans une grande forêt sombre et qui se
cherchent, ou à des oiseaux migrateurs qui volent jour et nuit vers leur
destination. C'est comme s'ils n'avaient qu'une idée en tête et qu'ils
étaient prêts à remuer ciel et terre pour atteindre leur but. Mais ils
sont bien plus que des amants perdus ou des oiseaux. Ils nous suggèrent
un voyage et nous l'accomplissons. Ils nous inspirent un amour et nous
tentons de le vivre. Ils attirent notre attention sur un visage, sur un
nom, sur les quelques lignes d'un poème, et ce visage, ce nom, ce poème
revêtent pour nous une importance particulière, ils sortent de la brume
des jours, ils sortent de l'ordinaire, comme s'ils...
—Tiraient
la sonnette d'alarme », j'ai dit en songeant au voyage en train que
j'avais accompli sur la côte à la fin de l'année scolaire en compagnie
de ma classe.
«Si l'un d'entre vous s'amuse à
tirer la sonnette d'alarme, avait dit Miss Flann en levant son index, je
le ferai descendre du wagon et il rentrera à pied ! »
«
A la bonne heure ! a dit Nand. L'esprit guette l’occasion de nous
ouvrir les yeux, et plus nos yeux sont ouverts, plus les occasions sont
nombreuses.
—Je ne comprends pas.
—L'esprit,
Homer, a toutes les cartes en main, tant que nous continuons de croire
que nous menons notre vie à notre guise en jonglant avec le hasard, il
poursuit sa tâche, il fait tout ce qui est en son pouvoir pour guider
nos pas vers la prochaine destination, ou si tu préfères, pour nous
faire monter dans le bon train, et quand vient le moment critique...
—Il
tire sur la sonnette », j'ai répété, visualisant la manette située aux
extrémités du wagon, cette petite tige rouge qui m'attirait comme un
aimant et que j’ai eu le plus grand mal à ignorer, tout le temps qu'a
duré le voyage.
« L'esprit fait feu de tout
bois, a poursuivi Nand ou plutôt, il embrasse d'un regard le monde où
nous sommes, l'époque que nous traversons, et il improvise. Pour
reprendre ton image, il sait qu'à 9 h 57, tu seras à bord de l'express
qui descend de Berkeley à San Jose, il sait que le voyage durera une
heure, il connaît Ies moindres détails du paysage, il sait les noms et
les histoires de tous les autres voyageurs, et il essaie de voir si dans
cette multitude d'êtres et de moments, il n'y aurait pas moyen d'agir.
Toi, Homer Idlewilde, tu viens de monter à bord, ta valise à la main, tu
marches entre les rangées de sièges, tu entends le sifflet du chef de
gare, la locomotive s'ébranle, tu avances toujours, à la recherche d'une
place, et tu vois une tache de lumière sur un rideau, une longue tache
qui s'étend comme un trait de peinture jaune et qui éclabousse le visage
d'une passagère.
- Et alors ?
-
Et alors ce trait de lumière est comme une flèche pointée sur ce
visage, ou bien il te rappelle un rayon de soleil sur le mur de ta
chambre, un jour que tu pensais au visage
de
quelqu'un, ou bien tu songes à une route, à l’horizon, à l'embrasure
d'une porte, ou bien la tache lumineuse attire ton regard au-dehors et
tu vois des moineaux posés sur les fils électriques, ils sont au nombre
de six, ils te rappellent des notes sur une portée musicale, ils te
rappellent un oiseau à l'aile cassée que tu as trouvé un matin et que tu
as soigné, ils te font penser à une corde tendue dans un chapiteau de
cirque et tu découvres ta vocation, tu seras funambule.
- j'aimerais bien », j'ai dit, et pour un instant, j'ai imaginé le
cirque, la foule sous mes pieds, la perche entre mes mains, mon costume
rouge et or. Quand je suis revenu à moi-même, j'ai vu que Nand lui
aussi était perdu dans une vision lointaine. Nos regards se sont croisés
et j'ai eu la sensation qu'ils s'attrapaient au vol comme deux
trapézistes.
Nand a repris : « Il y a toutes
sortes de révélations comme il y a toutes sortes de nuages. Il y a de
grands instants de compréhension qui tombent comme des
rayons
de foudre et des intuitions si légères, si frêles que pour un peu,
elles passeraient inaperçues. Dans ce wagon, Homer, tu rencontreras
peut-être la femme de ta vie, ou un simple souvenir tiré du gouffre de
ta mémoire, une petite pensée qui, la nuit prochaine, dans quelques
jours, dans quelques années, résonnera avec une autre et t'offrira un
aperçu sur ta vie. Il y a de petites et de grandes rencontres, l'esprit
fait comme il peut. Sur toutes les plages du monde, il y a un galet que
tu choisiras de ramasser parmi tous les autres, et sur tous les quais de
gare du monde il y a un voyageur que tu choisiras de voir dans la foule
des visages. Mais ce que tu dois comprendre, c'est que l'esprit se
contente de te faire signe. Il déploiera des trésors d'imagination et de
volonté pour y parvenir, et tu ne sauras jamais l'effort que lui a
coûté cette tache de lumière sur le rideau, tout ce qu'il a dû mettre en
œuvre pour que tu la voies, à ce moment précis de ton existence, dans
ce wagon, dans ce train, dans cette ville, dans cette parcelle infime de
l'univers, dans cet instant perdu dans l'immensité du temps, tu ne le
sauras jamais. Simplement, c'est à toi de jouer désormais. La balle est
dans ton camp. L'esprit n'a aucun pouvoir sur la suite des événements et
tu ne peux le tenir pour responsable de ce que tu choisiras de faire ou
de ne pas faire. Tu peux tomber éperdument amoureux de la passagère
éclairée par le rayon de soleil et elle peut tomber éperdument amoureuse
de toi, mais si, d'aventure, votre amour ne se vivait pas comme tu le
désires, il ne faudrait pas que tu t'en prennes à Dieu, au destin qui
fait si mal les choses, à cette femme ou à toi-même. Si tu vois les
choses
telles qu’elles sont, tu te diras seulement que tu as interprété le
signe de travers ou que tu as agi maladroitement, que cette femme a
suivi un autre chemin et que ce chemin n'était pas le tien, tu te diras
cela sans t'en vouloir, sans en vouloir à personne. Les hommes, vois-tu,
passent leur temps à se plaindre, à se haïr eux-mêmes ou à incriminer
les autres, le ciel, la fatalité, parce qu'ils confondent le signe avec
le rêve qu'ils s'inventent. Imagine un poète qui a une intuition
magnifique, tente vainement de la traduire en mots et s'arrache les
cheveux. Il a cru que son intuition donnerait lieu à un poème. Il a fait
un rêve et il s'est trompé. Ou imagine que Barth Nemechek se réveille
un matin avec la certitude qu'il croisera la fille de ses rêves, une
camarade de classe sans doute, sur le chemin de l'école. Il s'habille,
dévore son petit déjeuner, prend son lunchbox et court sur la
route. Il voit la jeune fille passer à vélo. Mais elle n'est pas seule.
Un garçon pédale à ses côtés. Barth est triste, Barth est en colère. De
dépit, il jette son lunchbox au sol, pourquoi ? Parce qu'il a confondu son intuition et le rêve qui en est né, il a extrapolé.
— Extra quoi ? J’ai dit.
—
Il s'est inventé toute une histoire et quand il s'aperçoit que cette
histoire n'existait que dans sa tête, il se sent trahi. La plupart des
hommes sont ainsi, Homer, et crois-moi, tu ne veux pas rejoindre leurs
rangs. Les rêves sont aux signes ce que les signes sont à Dieu, une même
volonté féroce les anime. Mais si les signes sont les anges de Dieu,
les rêves trompent les hommes et les attristent. »
Le
sens de ses dernières phrases m'a échappé, mais j'ai rangé les paroles
de Nand dans un coin de ma tête où, des années durant, elles ont
hiberné. Sur moment, je n'ai donc pas saisi exactement de quoi parlait
Ananda Singsidhu, et je ne suis toujours pas certain de vraiment le
comprendre, mais j'étais captivé, et les coups de tonnerre, le hurlement
du vent, les vagues de pluie qui giflaient la baie vitrée s'étaient
retirés de ma conscience, ne me parvenant plus qu'à la manière d'échos à
bout de souffle.
Raymonde.
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